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Jean-François Vernay

Enseignant-chercheur spécialiste de littérature australienne, des processus cognitifs et de l’expression des affects, Jean-François Vernay est notamment l’auteur de La Séduction de la fiction, qui s’inscrit dans la suite du Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature. L’ouvrage cherche à réhabiliter le statut des émotions littéraires – la perspective étant celle selon laquelle « lorsque la science nous parle de la littérature, les résultats sont tout à fait prometteurs. » 

Jean-François Vernay, La Séduction de la fiction, Paris, Hermann, 2019

La séduction de la fiction-Jean-François Vernay-Editions Hermann (editions-hermann.fr)

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"Nous avons une prédisposition psychique pour la fiction"

Benoît ABERT : Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature, le premier volet de La Séduction de la fiction, a déjà été traduit en arabe et en mandarin, ce qui témoigne de son succès. Pouvez-vous expliciter le lien entre ces deux livres parus chez différents éditeurs ?

Jean-François VERNAY : Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature a paru en 2013. Remarqué dès sa parution, l’ouvrage fut l’un des finalistes du Prix du Savoir et de la Recherche décerné à Paris par Laurence Biava et son collège d’experts. Il fut ensuite traduit par Carolyne Lee (Université de Melbourne) sous le titre suivant : The Seduction of Fiction: A Plea for Putting Emotions Back into Literary Interpretation. Ce que ces deux ouvrages, en définitive, ont en commun, c’est l’accent qu’ils mettent sur l’importance des émotions dans l’appréhension des fictions littéraires. Le lien est rendu manifeste dans le quatrième chapitre du Plaidoyer, qui porte sur « Les atours et atouts de séduction de l’écrivain » et constitue l’amorce d’une réflexion que j’ai développée quelques années plus tard dans La Séduction de la fiction, suite au changement de titre proposé par la traduction anglaise du Plaidoyer. La traduction en mandarin devrait voir le jour d’ici la fin 2024 grâce au travail méticuleux des Presses universitaires de Chongqing et de leur traducteur Jun Feng.

B.A. : Croyez-vous à l’universalité de ce besoin de fiction que vous analysez dans votre essai ? N’y aurait-il pas, selon vous, des spécificités propres à chaque culture, à chaque époque ou à chaque individu dans son rapport à la fiction ?

J.-F.V. : Pour reprendre la formule de la romancière canadienne Nancy Huston, nous sommes une « espèce fabulatrice ». Dans mon introduction de La Séduction de la fiction, je rappelle en effet que nous avons une prédisposition psychique pour la fiction parce que l’homme est un animal fabulateur, comme en témoignent la plupart des manuels de psychologie, psychanalyse et psychiatrie. Roland Jouvent, professeur de psychiatrie, précise dans Le Cerveau magicien. De la réalité au plaisir psychique que notre cerveau déploie en permanence une activité magicienne qui vient enjoliver (ou sublimer, pour reprendre la terminologie des psychanalystes) notre perception de la réalité lorsque cette dernière est déplaisante. Cette activité se présente tel un mécanisme de défense de la psyché humaine qui obvie le déplaisir. Il faut donc y voir un trait universel et diachronique (à savoir, qui traverse le temps), qui s’inscrit dans une logique darwinienne de survie de l’espèce.

B.A. : Le titre de votre ouvrage, du fait de l’étymologie du mot « séduire » (en latin, seducere : détourner du droit chemin), semble sous-entendre une certaine méfiance vis-à-vis de la fiction. Est-ce ainsi qu’il faut appréhender votre pensée ?

J.-F.V. : C’est une tradition bien française que de faire appel à l’étymologie pour amorcer une réflexion [Rires]. En effet, le vocable "séduction" est dérivé de seducere mais vous constaterez, à la lecture de La Séduction de la fiction, que je n’en fais pas mention. Je n’ai pas souhaité adopter un point de vue de moraliste sur la question de notre rapport à la fiction. J’ai seulement cherché à en décortiquer les mécanismes sous-jacents : l’attrait consumériste, le phénomène d’attachement à l’objet livre, l’identification aux personnages, les élans d’empathie et les plaisirs organiques au cœur de notre cerveau, pour ne citer qu’eux.

B.A. : De Don Quichotte à Madame Bovary en passant par « Continuité des parcs », nombreuses sont les fictions qui traitent… de la lecture (abusive) de fictions ! En tant que lecteurs, peut-on résister à l’emprise de la fiction et au processus d’absorption ? Et cette option est-elle sage ?

J.-F.V. : C’est une question qui exige des recherches plus poussées en psychologie. Dans un article, Richard Gerrig et Deborah Prentice avançaient que les lecteurs lisent la fiction comme s’ils lisaient du documentaire : ils prennent tout pour argent comptant. Ce qui expliquerait pourquoi feu l’anthropologue Stéphanie Anderson a déclenché une polémique autour de Ce qu’il advint du sauvage blanc de François Garde et pourquoi la critique universitaire australienne a crucifié The Hand that Signed the Paper de Helen Demidenko (un scandale qui constitue tout un chapitre dans mon ouvrage Neurocognitive Interpretations of Australian Literature: Criticism in the Age of Neuroawareness). Selon Gerrig et Prentice, les lecteurs sont obligés de faire un effort spécifique pour se déniaiser des illusions et de la désinformation que pourrait véhiculer la fiction. Ils nomment ce processus « la construction volontaire d’incrédulité ». Pour ce qui est du processus d’absorption, il est double. Il y a d’une part « l’absorption attentionnelle », qui vise à la compréhension du texte, et « l’extase lectorale » (Victor Nell) ou le « transport » (Richard Gerrig), qui correspond à l’état de ravissement de l’immersion fictionnelle, qui se trouve lui aussi corrélé à l’attention. Ce mécanisme n’est pas automatique, loin s’en faut ! Et prenez-y garde, car  sans intérêt, sans concentration, et sans immersion, le livre pourrait bien vous tomber des mains !

B.A. : La lecture de fictions aurait donc des vertus presque médicales ? Suivez-vous Molière lorsqu’il fait dire à Béralde dans Le Malade imaginaire que la comédie soigne mieux que les ordonnances ?

J.-F.V. : Selon toute vraisemblance, Molière prêchait pour sa paroisse à grand renfort de clins d’œil auto-promotionnels qui, sans doute, permettaient de mieux vendre ses pièces et le talent dramatique de sa troupe auprès de Louis XIV, mais il n’est pas très loin de la vérité puisque la rigologie a été lancée officiellement en 2002 par Corinne Cosseron, même si cette thérapie par le rire ne constitue pas une pratique médicale, car Madame Cosseron n’est pas médecin de formation. En revanche, la bibliothérapie a bien fait l’objet d’une thèse de troisième cycle sous la plume d’un généraliste, le docteur Pierre-André Bonnet. De toute évidence, en cas de céphalée, un livre ne pourra jamais se substituer à du Doliprane. Les bénéfices sanitaires sont ailleurs, et si j’en touche quelques mots dans le chapitre intitulé « Des bons usages de la fiction », j’ai prévu de m’appesantir davantage sur ce sujet dans un nouveau projet d’écriture dans lequel je viens de me lancer. Mais à ce stade, je n’en dirai pas plus.

B.A. : Vous évoquez dans votre ouvrage la dimension érotique des livres et de la lecture. Pouvez-vous développer votre pensée ?

J.-F.V. : Je m’intéresse à l’érotisation de la fiction depuis quelques années, et le cinquième chapitre, consacré en partie à l’« érotique de la fiction », est une façon d’aborder l’intelligence sensuelle du texte littéraire. Je comprends que cet aspect n’est pas pour tous les publics, c’est la raison pour laquelle le rapprochement qu’effectuait Robert Scholes entre création littéraire et procréation me semble audacieux – je l’évoquais déjà dans Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature. Cela dit, la dimension érotique des livres et de la lecture est inscrite au cœur du langage, qui effectue des rapprochements métaphoriques post coitum entre notre corps et celui du texte. Je formule aussi une hypothèse qui implique nos aires limbiques, une zone du cerveau qui commande la satisfaction de nos besoins primaires tels que le sommeil, mais aussi l’appétit et la libido. Dans La Plus Belle Histoire de l’intelligence, Stanislas Dehaene nous informe que la motivation pour l’apprentissage et pour le sexe emprunte les mêmes circuits neuronaux : ceux de la dopamine, une molécule qui procure à l’individu du plaisir chimique. Cette contiguïté cérébrale pourrait expliquer la corrélation entre notre curiosité pour le sexe et celle pour la dimension cognitive des textes de fiction, jusqu’à en favoriser le télescopage. À suivre ce raisonnement, notre propension à faire de la fiction – et tout ce qui se rattache à celle-ci – une vaste zone érogène s’en trouverait justifiée.

B.A. : De quel œil voyez-vous la mercatique éditoriale en termes de séduction ? Est-elle du domaine du logique, du nécessaire, de l’abusif ?

J.-F.V. : D’un œil bienveillant : all is fair in love and war. Si le monde de l’édition doit être sur le pied de guerre pour survivre et user de tous les stratagèmes pour arriver à ses fins (à savoir, vendre du bonheur en feuillets) dans un contexte économique de plus en plus difficile, cela appartient au domaine du nécessaire. Tout livre qui vient de paraître se vend dans les trois premiers mois. Cette commercialisation s’appuie sur l’auto-promotion au sein des réseaux sociaux, les animations littéraires (lancement, table ronde, discussions sur les plateaux télé ou sur les ondes radio, lectures publiques, etc), les recensions des journalistes, la publication d’entretiens, qui sont autant de lieux d’accueil et de diffusion de la vie littéraire. Quant aux prix de prestige – comme le Goncourt –, ils sont la garantie d’un retirage. Force est de constater que l’espace dévolu à la critique littéraire dans les médias s’est réduit comme peau de chagrin.

B.A. : Après la vogue des analyses structurales, tant à l’Université que dans l’enseignement secondaire, il semble que nous assistions à une sorte d’assèchement du texte, devenu trop aride et technique pour le jeune lecteur. Quelles solutions préconisez-vous dans votre ouvrage pour redonner sa part à l’affect dans l’acte de lecture ?

J.-F.V. : Je ne sais pas si les mesures que je propose sont les solutions qui vont venir à bout de ce que vous décrivez à l’aide d’une hypallage comme étant un « assèchement du texte », ou plutôt devrions-nous dire un « assèchement de l’interprétation du texte fictionnel ». Parce que la lecture et l’écriture fonctionnent toutes deux sur le mode du régime psychoaffectif, je propose un projet abréactif et un projet éthique, articulés autour de l’empathie, respectivement d’un point de vue de la création et de la réception. Plus largement, il me semble qu’une solide formation littéraire compterait parmi ses enseignements ces deux aspects de la littérature, entendus comme l’avers et l’envers d’une même médaille. Dans le système anglo-saxon, il n’est pas rare qu’un cours en littérature soit l’occasion d’évaluer à la fois le bagage théorique et les capacités d’analyse des candidats tout en les soumettant par ailleurs à des exercices de création littéraire (soumis à d’autres critères, plus spécifiques). Cela me paraît un bon équilibre.

B.A. : Aussi étonnant cela soit-il, vos activités d’enseignant et d’essayiste vous laissent le temps d’écrire des œuvres de fiction. Y a-t-il une quelconque influence d’un domaine sur l’autre ou les deux restent-ils totalement indépendants ?

J.-F.V. : C’est une excellente question que vous me posez là, car je vois tous mes écrits comme étant reliés les uns aux autres ! J’y laisse souvent de discrets indices – présences discrètes à la Hitchcock – qui témoignent des recoupements que j’effectue entre chaque projet littéraire, le processus étant celui du bouturage : un fragment du précédent donne naissance à de nouvelles feuilles. C’est donc à dessein que j’ai laissé la trace manifeste d’un lien entre Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature et Forteresses insulaires. Et puisque vous faites référence à cette fiction cannibale qui vient de paraître, je vais vous avouer que le sujet même de cette intrigue à nombreux fils renvoie à l’acte d’écriture qui procède d’une incorporation nécessaire à l’appropriation, à l’image du stade sadique-oral – le stade oral dit « cannibalique » qui apparaît entre 5 et 6 mois – durant lequel l’enfant appréhende son environnement en portant les objets qu’il explore à la bouche. J’ai pris connaissance des travaux de Karl Abraham (1877-1925) en 2010 pour les besoins d’une lecture psychanalytique de Dead Europe (2005), le troisième roman de l’écrivain australien Christos Tsiolkas. À cette époque, j’étais à mille lieues de me douter que cette recherche allait nourrir cette fiction que j’entamai en 2014. Et pour répondre à votre étonnement, je prends toujours le temps qui m’est nécessaire à la concrétisation de mes projets. J’écris mes fictions très tard le soir – du temps que je vole au repos des nuits paisibles.

Entretien paru dans "L'Opinion" le 15 juin 2022 : 

Entretien avec Jean-François Vernay : « Nous avons une prédisposition psychique pour la fiction » (lopinion.ma)

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